08 Aug 2024

La flotte de Pise retrouvée

AVANT-PROPOS
En 2019, j’ai écrit un article sur le système portuaire complexe de la ville de Pise à l’époque romaine, intitulé « Le port disparu de Pise ». Cette publication faisait directement suite à l’annonce de la réouverture du musée maritime local. Notre article consacrait bien entendu aussi une partie à la découverte spectaculaire d’épaves de navires dans le centre-ville.
Il y a un mois, la revue numérique Finestre sull’Arte a publié un nouvel article de Jacopo Suggi sur ces fouilles. Nous ne voulions pas vous en priver et le publions donc intégralement en plusieurs langues dans notre magazine numérique. Vous pouvez également lire le récit original, en italien, à l’adresse suivante : Storia del ritrovamento delle navi antiche di Pisa (finestresullarte.info)
Bonne lecture (La rédaction)

L’histoire de l’extraordinaire découverte des navires antiques de Pise
par Jacopo Suggi, rédigé le 23/07/2024

En 1998, un incroyable patrimoine archéologique a été découvert par hasard près de la gare de Pisa San Rossore, une découverte destinée à réécrire l’histoire de la navigation dans la ville toscane.
La maxime de Pompée le Grand1 « navigare necesse est, vivere non est necesse » 2, par laquelle il exhortait ses marins à prendre la mer même lorsqu’elle était déchaînée, est encore bien connue. Au fil du temps, elle a été reprise d’innombrables fois, comme devise de la Hanse ou comme déclaration provocatrice d’héroïsme par l’écrivain italien Gabriele D’Annunzio (1863–1938). Plus généralement, elle sert souvent à illustrer l’importance que revêtait la navigation, dans sa double fonction militaire et commerciale, dans la Rome antique. Le fait que la navigation maritime constituait une force porteuse du système politique, économique, social et organisationnel de l’époque est une nouvelle fois confirmé par le grand nombre d’épaves découvertes dans les profondeurs de la mer. Celles-ci prouvent que les équipages étaient souvent contraints de prendre la mer même dans des conditions météorologiques défavorables. Ces épisodes dramatiques et malheureux font toutefois notre bonheur, car l’archéologie maritime et sous-marine nous permet d’en tirer une multitude d’informations sur les civilisations passées. 

Figure 1 : Les fouilles. Photo : Cooperativa Archeologia

Figure 2 : Les fouilles. Photo : Cooperativa Archeologia

L’une des découvertes archéologiques les plus remarquables, tant sur le plan quantitatif que qualitatif, réalisées récemment dans notre pays est celle des navires antiques de Pise. Ces fouilles extraordinaires ont mis au jour les vestiges de plus de trente navires, ainsi qu’un nombre considérable de trouvailles et d’objets de différentes natures et une quantité inestimable d’informations, au point que certains ont parlé, de manière hyperbolique (et inappropriée), d’une « Pompéi de la mer ».
Cette découverte a eu lieu en 1998, lors de travaux menés à quelques centaines de mètres de la Piazza dei Miracoli en vue de construire un bâtiment de service pour Trenitalia, près de la gare de Pisa San Rossore. La découverte avait certes quelque chose d’inattendu, mais elle peut sembler surréaliste quand on sait que le chantier, situé dans le centre-ville, se trouve à environ 10 kilomètres de la côte. Une grande partie de l’histoire de Pise est en effet intimement liée à la mer : dans l’Antiquité, lorsque le littoral se trouvait beaucoup plus à l’intérieur des terres qu’aujourd’hui, mais aussi plus tard, malgré l’ensablement dû au dépôt de toutes sortes de débris provoqué par l’exploitation des fleuves et cours d’eau3.
Dès le début des fouilles, à moins de six mètres de profondeur, des objets en bois sont apparus dans un assez bon état de conservation grâce aux conditions environnementales particulières du site. Personne ne pouvait toutefois imaginer ce qui allait bientôt être mis au jour. Dans un premier temps, les fouilles furent menées comme une opération d’archéologie préventive, c’est-à-dire dans le but de se concentrer sur l’identification et la récupération des objets présents dans la zone, et les travaux étaient alors financés par la compagnie ferroviaire elle-même. Mais quelques mois plus tard déjà, on comprit que ce qui avait été conservé sous terre dépassait l’imagination. La quantité et la qualité énormes et exceptionnelles des découvertes soulignèrent leur importance. Dès l’été 1999, il fut donc décidé de poursuivre les travaux sous la forme d’un chantier intensif, en créant une zone de recherche systématique et en élaborant un projet qui durerait bien plus longtemps que prévu initialement.
Ces premières découvertes furent réalisées d’abord sous la direction de l’archéologue et professeur Stefano Bruni, puis sous celle d’Andrea Camilli. 

Figure 3 : Reconstitution d’une partie du site de fouilles au Musée des navires antiques.

Ces fouilles stratigraphiques laborieuses, qui couvraient une superficie de plus de 3 500 mètres carrés, amenèrent rapidement les chemins de fer à renoncer au projet d’infrastructure prévu, lequel fut repensé comme gare centrale de Pise. Les archéologues participant aux recherches furent confrontés à de nombreux problèmes, à commencer par les conditions environnementales particulières de la zone, composée de très épaisses couches de sédiments et caractérisée par une nappe phréatique abondante.
Pour résoudre le problème de l’eau, des pompes mécaniques furent utilisées en permanence. L’autre difficulté majeure — la dégradation et le dessèchement rapides des matériaux en bois découverts, combinés aux exigences laborieuses d’une fouille stratigraphique — fut surmontée en optant pour une fouille « par sections ». Seules de petites parties des épaves étaient ainsi dégagées puis, une fois documentées, recouvertes d’une fine couche de fibre de verre, tandis qu’un système d’irrigation programmé assurait un niveau d’humidité constant et adéquat.
Dans le même temps, il fut décidé de créer un centre de restauration afin de mettre au point différentes techniques de traitement des objets exhumés, en particulier des objets en bois. Après lavage et dessalement, l’eau qu’ils contiennent doit être remplacée par imprégnation avec d’autres substances inertes et, si possible, amovibles. C’est ainsi que fut créé l’atelier de restauration du bois gorgé d’eau. Cette mobilisation impressionnante de forces et de moyens financiers était due au caractère exceptionnel de la découverte : un nombre considérable d’épaves superposées reposant sur des rives limoneuses et sablonneuses. Il s’agit des vestiges d’embarcations de différentes époques, entraînées dans ce dépôt par une succession de puissantes inondations au fil des années.

Figure 4 : Les épaves recouvertes d’une fine couche de fibre de verre.

Le matériel découvert, datable de l’époque hellénistique jusqu’à l’Antiquité tardive, ne se composait pas seulement de vestiges de coques et de planches de navires, mais aussi d’une grande quantité de céramiques, notamment des amphores gréco-italiques. Seule une partie d’entre elles était supposée avoir éventuellement appartenu aux cargaisons maritimes des navires présents, car certaines disparités typologiques et chronologiques ont conduit à émettre l’hypothèse qu’il s’agissait de déchets jetés au fil du temps.
De nombreuses propositions de reconstitution ont été formulées quant à l’origine de ce riche dépôt. Elles indiquent que, durant la période romaine, l’agglomération de Pise avait été construite à l’origine dans la plaine alluviale de l’Arno, où convergeaient également d’autres cours d’eau, dont l’Auser (aujourd’hui le Serchio). L’hypothèse des inondations est confirmée par la découverte d’au moins cinq séries de dépôts correspondant à des événements naturels traumatiques ayant fait sombrer des navires.
Bien que des amas de pierres aient été découverts — lesquels, selon Camilli lui-même, doivent être compris comme « une partie d’un aménagement des berges, constitué davantage d’une digue rudimentaire dotée d’un contrefort intérieur que d’une série de quais » — et qu’une structure murale rectiligne ait peut-être appartenu à l’embarcadère d’une maison de campagne, la zone de fouilles ne doit donc pas être considérée comme un port, mais comme une voie navigable : une vaste rade soumise à un trafic intense à l’époque romaine. 
L’étude des épaves a livré une quantité incroyable d’informations qui a permis de reconstituer, au moins en partie, leur utilisation et leur histoire. Parmi les vestiges des navires les plus anciens découverts figure celui appelé « navire hellénistique ». Sa datation au IIe siècle av. J.-C. a été proposée sur la base du mobilier trouvé à bord. Le navire devait régulièrement parcourir une route commerciale entre la Campanie et l’Espagne et transportait divers types de marchandises, notamment des épaules de porc conservées en saumure.

Figure 6 : Vestiges du navire de charge connu sous le nom de navire A.

Le navire A, quant à lui, était une oneraria, c’est-à-dire un grand navire destiné au commerce. Il devait mesurer plus de quarante mètres de long, bien que seule sa moitié ait été conservée, et il est daté de la fin du IIe siècle apr. J.-C. Parmi les pièces les plus prestigieuses figure un navire à douze voiles, dont on a également retrouvé la tablette portant le nom Alkedo (la mouette), et qui compte parmi les navires les mieux conservés. Le navire I, en revanche, est un bac fluvial à fond plat du Ve siècle apr. J.-C. Il était déplacé le long des berges grâce à un système de cordes et à un treuil.

Figure 7 : Le navire Alkedo, Ier siècle apr. J.-C.

Figure 8 : Le navire D, un grand bateau fluvial du VIe siècle apr. J.-C.

Le bateau D était lui aussi utilisé sur le fleuve : il s’agissait d’une grande barge qui transportait du sable le long des voies navigables et avançait soit grâce au vent au moyen d’une voile, dont le mât a été conservé, soit en étant tirée depuis la rive par la force animale. D’autres découvertes, les bateaux F et Q, appartiennent au type des lintres, des embarcations proches des pirogues, propulsées à la rame et pouvant servir à de petits transports de marchandises ou de personnes. Lors des fouilles, les vestiges de plus de trente bateaux au total ont été dénombrés, mais ce chiffre a ensuite été remis en question par d’autres chercheurs. 

Figure 9 : Vestiges du marin et de son chien emportés par l’inondation.

Le caractère exceptionnel de la découverte ne se limitait toutefois pas aux navires et à leurs précieuses cargaisons. Les ossements d’un chien et d’un marin, dont on suppose qu’il se sacrifia en tentant de sauver son compagnon animal, ont également été retrouvés dans les dépôts. De nombreux autres vestiges du passé ont encore été découverts, notamment des objets en verre utilisés comme récipients à boire, des flacons à baume destinés à un marché de luxe, des objets en bois et en pierre, des monnaies, les bagages de marins et, comme nous l’avons déjà indiqué, les fragments de plus de 13 000 amphores.
Cette découverte pionnière a permis et continuera de permettre d’approfondir nos connaissances sur de nombreux sujets, depuis les systèmes fluviaux et maritimes de la navigation antique jusqu’aux informations sur le commerce, les contacts entre les populations et le rôle joué par Pise au fil des siècles.
La plupart des objets font aujourd’hui partie d’un parcours muséal évocateur au Museo delle Navi Antiche di Pisa (Musée des navires antiques de Pise), installé depuis 2019 dans les anciens Arsenali Medicei. Se recompose ainsi une trajectoire historique qui, de l’Antiquité à l’époque moderne, a conféré à la ville toscane un lien étroit avec la mer et la navigation, tout en révélant une histoire plus complexe et plus riche du territoire. Celle-ci ne peut ni ne doit se limiter à celle d’un centre médiéval dominé par l’emblématique Tour penchée.  

Figure 10 : Ancre en bois du navire A, IIe siècle apr. J.-C.

 

  • Sources
  • -Jacopo Suggi - La flotta riemersa. Storia dello straordinario ritrovamento delle navi antiche di Pisa (23/07/2024) Finestre sull’Arte

  • notes
  • 1 : Gnaeus Pompeius Magnus (106–48 av. J.-C.) – militaire romain et consul à l’époque de la République.
  • 2: Naviguer est nécessaire ; vivre n’est pas nécessaire : Plutarque {Pomp. 50) – Paroles attribuées à Pompée, qu’il aurait prononcées lorsqu’il prit la mer par temps de tempête avec une flotte de navires céréaliers allant de Sicile à Rome.
  • 3 : Lire également « Le port disparu de Pise ».

 

 

 

 

 

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