31 Jan 2017

Expédition d’hiver

Par Gerard Huissen
Dans l'Antiquité, la navigation maritime était quasiment inexistante en hiver. Par conséquent, l'activité dans les différents ports maritimes était elle aussi très faible pendant l'hiver.

Représentation sur un sarcophage1.

L. Casson écrit dans son livre Ships and Seamanship in the Ancient World2 : « Toutes les activités normales avaient lieu pendant l'été ainsi que quelques semaines avant et après celui-ci ; le reste du temps, les routes maritimes étaient presque désertes et les ports entraient en hibernation dans l'attente du printemps prochain. »3.  
La navigation officielle était donc pratiquement à l'arrêt de la fin octobre au début avril. Dans son ouvrage 'Epitome Institutionum Rei Militaris (4,39)', consacré aux opérations militaires classiques, Végèce, auteur de la seconde moitié du IVe siècle apr. J.-C., écrit : "A die VI Kal. Junias usque in arcturi ortum, id est in diem VIII decimum Kal. Octobres, secura navigatio creditur... post hoc tempus usque in tertium idus Novembres incerta navigatio est... ex die... tertio idus Novembres usque in diem sextum idus Martias maria clauduntur".4 

Il y avait naturellement plusieurs raisons pour lesquelles on naviguait presque exclusivement durant les mois d'été. Pendant ces mois, le climat de la région méditerranéenne est ensoleillé et stable, avec une direction du vent assez constante. Il était ainsi possible de bien estimer la durée du voyage, ce qui était important pour le transport maritime, par exemple, de marchandises périssables comme le blé.
Durant ces saisons, naviguer de nuit était également possible la plupart du temps grâce au ciel souvent dégagé.

Il y avait bien sûr des exceptions : des marins qui prenaient tout de même la mer hors saison pour transporter leurs propres marchandises. Végèce (Ep. Rei Mil. 4,39) parle de privatarum mercium audacia5 et Pline (Nat. Hist. II, 125) qualifie cela d'avidité (avaritia). Des cargaisons étaient donc bel et bien proposées pendant les mois d'hiver. Les prix augmentaient surtout en période de pénurie, et nombre de capitaines ne pouvaient alors résister à la tentation.

Mesureurs de blé (partie d'un sol en mosaïque à Ostie)

Cela valait également pour les societates, associations de propriétaires d'un ou de plusieurs navires. Elles finançaient le voyage et pouvaient en partie décider elles-mêmes du moment où l'on naviguait.
En cas de pénurie alimentaire, les empereurs faisaient eux aussi parfois organiser des transports supplémentaires pendant l'hiver. En 51, alors qu'il ne restait plus que quinze jours de nourriture provenant des réserves acheminées pendant l'été, l'empereur Claude fit venir de nouvelles provisions sous la pression de son peuple6. Ce transport atteignit le port parce que, selon la formule de Tacite (Ann. 12,43), les dieux étaient bienveillants et l'hiver doux (modestia hiemis).
On suppose que la plupart des navires reposant aujourd'hui au fond de la mer ont fait naufrage pendant les mois d'hiver7.

Pline nous fournit quelques informations sur les différentes distances entre les ports, la vitesse moyenne des navires ainsi que la durée du voyage

distances

Il s'agissait peut-être des vitesses et des durées de trajet propres aux navires de guerre ou aux navires effilés. Pour les grands voiliers qui transportaient du blé entre Ostie et Alexandrie à destination de la population romaine, on prévoyait une durée de 18 à 25 jours. Si le même voyage devait être effectué avec un vent contraire, il pouvait durer de 50 à 60 jours en raison des virements de bord.

Dans l'Antiquité, la navigation maritime ne jouissait pas d'une grande considération. Elle était associée aux personnes d'humble origine, aux étrangers et aux affranchis. L'élite était censée s'en tenir éloignée. En 219-218 av. J.-C. entra en vigueur une loi, la Lex Claudia, qui interdisait aux sénateurs et à leurs fils de posséder des navires d'une capacité de chargement supérieure à 300 amphores (Liv. 21,53,4 : quaestus omnis patribus indecorus visus9). Faire du commerce dans le seul but de s'enrichir était honteux. Les petits commerçants étaient presque par définition des gens sans importance (Cic. II Verr. 5,167 : homines tenues, obscuro loco nati, navigant, adeunt ad ea loca quae numquam antea viderunt....10). Le commerce à grande échelle était moins considéré comme une profession déshonorante (magna et copiosa (mercatura) non est admodum vituperanda11)

Les navires ne servaient pas uniquement au commerce : ils étaient aussi utilisés pour les expéditions militaires, le courrier et le transport d'envoyés officiels et de coursiers. À des époques plus tardives surtout, ils furent également employés à des fins touristiques.

Sources :
F.J. Meijer "Mare Clausum Aut Mare Apertum" (Hermeneus, 55e année),
R. Meiggs "Roman Ostia",

 


  • notes :
  • 1: Museum für Antike Schifffahrt, Mayence
  • 2: L. Casson; 'Ships and Seamanship in the Ancient World"; Princeton University Press (1971)
  • 3: ’All normal activity was packed into the summer and a few weeks before and after it; at other times the sea lanes were nearly deserted, and ports went into hibernation to await the coming of the spring’
  • 4: Traduction de Végèce : Du sixième jour avant les calendes de juin jusqu'au lever d'Arcturus, c'est-à-dire jusqu'au dix-huitième jour avant les calendes d'octobre, la navigation est considérée comme sûre. De ce moment jusqu'au troisième jour avant les ides (le 15 du mois) de novembre, la navigation est incertaine. Du troisième jour avant les ides de novembre jusqu'au sixième jour avant les ides de mars, les mers sont fermées.
  • 5: Végèce (Ep. Rei Mil. 4,39), traduction : "commerce privé téméraire"
  • 6: Suétone, Vita Claudii 18
  • 7: Voir http://www.romanports.org/nl/nieuws/151-romeins-wrak-cabrera.html
  • 8: Pline : Nat. Hist. 19,3-4
  • 9: Tite-Live 21.53.4, traduction : "Toute forme de gain financier était indigne d'un sénateur"
  • 10: Cicéron II Verr. 5.167, traduction : "Des pauvres gens d'humble origine parcourent les mers vers des rivages qu'ils n'ont encore jamais vus...."
  • 11: Cicéron 'de officiis lib'. Traduction : Une grande richesse (commerciale) n'est aucunement répréhensible

Si vous appréciez notre travail?

Soutenez-nous avec une donation.

Devenez membre et soutenez-nous
articles & projets récents

Isola Sacra Index (F)

Isola Sacra Index (F)

Section spéciale consacrée au cimetière romain de Portus (en anglais)....

Lire la suite...

La flotte de Pise retrouvée

La flotte de Pise retrouvée

 

En 1998, un incroyable patrimoine archéologique a été découvert par hasard près de la gare de Pisa San Rossore....

Lire la suite...

Leptiminus

Leptiminus

À l’emplacement de l’actuelle Lamta, sur la côte est de la Tunisie, existait déjà dans l’Antiquité une ville portuaire appelée Leptis Minor....

Lire la suite...

Droit romain du commerce maritime

Droit romain du commerce maritime

 

La loi romaine est le plus beau monument que Rome ait laissé en Europe occidentale...

Lire la suite...

Sullecthum (Salakta)

Sullecthum (Salakta)

Au Sahel, dans la province tunisienne de Madhia, on trouve la petite ville de Salakta en bord de mer....

Lire la suite...
Actualités

About Roman Ports

Amor and PsycheWe are committed to providing versions of our articles and interviews in several languages, but our first language is English.

Please become a member of the Facebook group, which is our main communication platform. There you can learn about upcoming events and items of interest, post your own photos, or share any stories or general questions you may have.

If you have specific questions about our organisation, questions about financial issues, if you would like to assist in the production of our online magazine, or if you have specific requests or ideas for content, use our contactform below. You can contact us in any language!